Accompagner le travail de deuil

Ce soir j’avais deux sujets à développer, tous deux me tenaient à cœur et du coup je vais jouer à pile ou face. Bon, je viens de jouer, mon combat en cours contre les choses attendra donc la semaine prochaine car là je vais vous parler d’autre chose. Et pour commencer d’en parler rien ne vaut une photo comme celle de ce que je viens de finir de fabriquer :

200707

Dans ma vie d’éducateur, en dépit de mes talents manuels très limités,  j’ai déjà fabriqué des tas choses. Mais là, une plaque à poser sur une tombe, c’est inédit. 😯

Parmi les douze enfants de ma « classe », une petite fille de bientôt dix ans a vécu des choses très difficiles dont la pire a été la mort de son père en février dernier suite à une longue maladie, oui LA longue maladie. Voici deux ans que je travaille avec elle et ensemble nous avons connu des moments rigolos, mais hélas des moments difficiles, des crises et des larmes partagées, bref cette gamine je devais en parler un jour car sa souffrance et son histoire me renvoient beaucoup de choses de mon propre passé et ses récentes crises de colère violente et ce qu’elle disait pendant ses colères m’ont fait comprendre que je devais l’aider dans son travail de deuil.

Car oui, suite à des histoires de famille et à pas mal de situations complexes et difficiles, la petite n’avait pas été à l’enterrement de son père (j’y était avec deux collègues pour la soutenir tandis que sa mère étaient restées chez eux). Ainsi pour elle la mort de son père n’est pas très claire et le stade de l’acceptation du décès s’est passé de façon un peu bancale. La semaine dernière pendant une crise violente, la voici qui accède au stade de la colère mais en la tournant contre elle-même :

« Si mon papa est mort c’est de ma faute car j’ai été trop méchante !!! ».

C’est là que je me suis rendu compte qu’un gros travail autour du décès de son papa devait être fait pour l’aider à passer le cap et quoi de mieux que de faire ce qu’elle n’a pas encore pu faire faute aux histoires de famille et à l’absence de moyen de transport ; aller au cimetière dans le « jardin du souvenir » où les cendre de son père sont déposées pour y laisser cette plaque fabriquée à partir d’un dessin qu’elle a créé avec moi sur l’ordinateur avant de le colorier. Je l’ai bien sûr plastifié et alourdi avec une équerre en métal pour qu’il reste debout et en place.

Voilà, et tout ça c’est le programme de demain matin et bien sûr, histoire de rajouter du symbolique, je vais être accompagné par ma collègue histoire de bien lui faire comprendre que tout au long de sa vie elle devra trouver à travers ses rencontres du « père » pour remplacer celui qui est perdu et de la « mère » pour combler les manques de la sienne.

Sa quête de l’autre ne fait donc que commencer mais ça elle le découvrira par elle-même, demain avec ma collègue nous aurons beaucoup de mots à poser et nous finirons notre travail avec elle dans un mac do ou flunch histoire de faire autre chose qu’une visite austère  dans un endroit qui nous rappelle notre propre destin.

Et tiens, pour une fois je vais m’autoriser à reprendre ce message demain histoire de vous raconter et de raconter au moi du futur ce qui s’est passé demain.

A suivre donc…

Bon voici donc la suite…

200707b

Ce matin, mardi 8 juillet 2020, après avoir inventé et ajouté cette petite fleur bleue sur la plaque pour cacher le gros point de colle, je suis allé chercher la petite chez elle et je suis passé au travail pour rejoindre ma collègue qui m’a accompagné dans cette expédition.

Nous sommes donc arrivés au cimetière dans lequel nous sommes entrés en faisant grincer la lourde grille comme il se doit pour l’ambiance… Nous trouvons la tombe tout au fond du cimetière, c’est une sépulture familiale, les cendres du père de la gamine sont posées vers la pierre tombale dans une superbe urne en marbre. L’enfant toute excitée comme à son habitude joue avec l’arrosoir qu’elle a pris à l’entrée du cimetière, je la laisse arroser les plantes puis je prends la parole.

Tu sais pourquoi nous sommes là ? Nous sommes là pour que tu puisses poser cette plaque pour ton papa et pour t’aider à penser à lui. Je voudrais aussi te redire ce qui s’est passé autour de la mort de ton papa, c’est une maladie grave qui l’a tué, une maladie que l’on ne sait pas encore guérir très bien. Alors non, même si tu as fait des bêtises et si tu as été pénible ce n’est pas ça qui a causé la mort de ton papa mais cette terrible maladie… Arrête de dire le contraire quand tu es en colère et sinon aujourd’hui nous sommes sur le cimetière pour faire ce geste important mais après nous voulons que tu arrêtes de penser à la mort, tu vas avoir dix ans tu as toute la vie devant toi avec tant de choses à découvrir tant de personnes à rencontrer, donc non, même si tu penses souvent à ton papa, essaie de penser avant tout aux bons moments que vous avez passé ensemble et pas à la mort car ta vie à toi ne fait que commencer…

Je continue sur ce thème avec des mots adaptés, aidé par ma collègue qui vient naturellement compléter et enrichir mes phrases. Puis voyant que la gamine semble avoir du mal à bien écouter et commence à faire un peu n’importe quoi (en clair nous l’avons gavée), je me me souviens d’un film de Pagnol « La femme du boulanger » et du coup je décide de faire comme dans le film, je cesse de m’adresser à la petite et je parle à son papa décédé comme si il était devant moi et peu à peu les larmes me montent aux yeux…

Bonjour M…… C’est moi Laurent qui accompagne votre fille depuis quelques années, vous savez ce n’est pas tous les jours facile, mais je vous promets qu’avec ma collègue nous allons faire de notre mieux pour l’aider à se mettre au travail et à comprendre qu’elle doit faire de gros efforts en classe et en activité. Comptez sur nous pour lui dire stop quand elle fait n’importe quoi ou qu’elle se montre désagréable. Nous allons l’aider à grandir et à se préparer pour la suite de sa vie. 

La petite fille arrête de jouer et semble avoir bien écouté ma promesse à son papa, cette technique « Pagnol » a donc un double bénéfice, un premier immédiat qui est de fixer l’attention de l’enfant, et le second sur le long terme qui sera que dans les moments difficiles, nous lui rappellerons cette promesse qui bien que unilatérale n’en est pas moins sincère.

En écrivant ces mots je me rends compte que j’ai fait un genre d’entretien avec une personne décédée… C’est un peu limite d’appuyer une partie de notre légitimité sur un monologue devant une tombe, mais je fais confiance à mes tripes et mon instinct de travailleur social qui me soufflent que je n’ai pas été trop mauvais sur ce coup là…

Voilà, c’était une petite chronique que je voulais vraiment consigner ici en espérant que cette humble expérience aide quelqu’un dans le futur.

5 réactions sur “Accompagner le travail de deuil

  1. Chapeau , pour le boulot que toi et ta collègue avaient fait.
    j’ai soigné pas mal de personnes durant mon activité professionnelle , mais j’aurais été incapable de faire votre boulot.
    Respect .

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      • Soigner des patients atteints d’une pathologie « physique » si l’on peut s’exprimer ainsi …. oui , il y a la technique et le contact humain avec ses paroles .
        Une pathologie psychique , ou il n’y a que la parole comme traitement principal …. là non je ne sais pas faire .
        Et franchement , je n’aurais pas eu la patiente

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  2. «  »SES paroles , j' »ai mis « ses » volontairement , ce sont vraiment les paroles du soignant en adéquation avec le traitement et le psychique du patient..Meme si le but recherché est identique , la personnalité du patient t’oblige a trouver des mots et des tournures différentes.pour chacun d’eux.
    Dans ton cas , analyser ces enfants , comprendre , trouver la solution par la parole , là je suis largué .

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