Chroniques d’un deuil

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Il y a quelques années de cela, je tenais un blog quotidien pour donner un exutoire à mon besoin d’écrire. Quelques années plus tard, las de lire mes idioties de comptoir de bistrot ou mes élans introspectifs, j’avais arrêté de le faire.

Cependant, depuis quelques mois je m’y remets peu à peu sur ces pages mais ce qui s’est passé aujourd’hui me donne vraiment envie de reprendre cet exercice histoire de laisser une trace de ce que je suis en train de vivre.

Ce matin après avoir aidé ma mère à choisir une belle plaque pour sa petite fille, nous avons pris la route avec une certaine réticence plus ou moins consciente. Sur la route, la musique dans la voiture, des discutions banales, bref, là encore une certaine forme de tergiversation. J’avais peur de l’épreuve à venir et pour une fois j’avais raison.

La voiture à peine garée sur le parking du funérarium, je vois ma nièce, la sœur de la défunte, jeune maman depuis à peine plus de deux mois. Elle est en larme une cigarette entre les doigts, je m’approche d’elle en marchant lentement et très vite je la prend dans mes bras et nous commençons à pleurer ensemble puis à parler de détails sur la suite des événements.

Une fois sa cigarette terminée nous entrons dans le bâtiment. Ce fast food de la mort est un lieu étonnant qui peut gérer jusqu’à 5 défunts dans 5 « salons » comme ils appellent  cela. Ces tristes boudoirs sont constitués de deux salles, une pour s’asseoir et attendre et une où repose le corps.

Dans l’antichambre de notre deuil, j’ai donc découvert pour la première fois le visage radieux et plein de vie de Séréna, bébé de même pas deux mois qui tout en ressentant la tristesse de sa maman, ne peut pas comprendre qu’elle vient de perdre sa tante. Mon neveu frère de la défunte est aussi là, nouvelle embrassade et nouveaux pleurs. Nous passons quelques instant dans cette salle d’attente le temps que les collègues de travail de ma sœur sortent en nous laissent en famille.

Le moment arrive enfin, j’entre dans la pièce et je suis comme pétrifié par la scène, je vois ma sœur elle qui d’habitude est si forte si déterminée et pleine d’assurance, réduite à une masse écroulée au bord d’un lit. Ses larges épaules chargée du poids de la plus grande tristesse sont affaissée, son corps n’est plus qu’un linceul posé sur le corps sans vie de sa fille. Soudain, réalisant notre présence elle se tourne vers nous révélant un visage marqué par une indicible souffrance

« – maman ? »

Mon sang se glace, les larmes remontent à mes yeux, ma sœur vient de parler comme une toute petite fille perdue dans le noir qui cherche sa mère pour la rassurer. Ma mère répond à son appel en la prenant dans ses bras et en partageant ses pleurs. puis c’est mon tour de pleurer à nouveau dans les bras de ma sœur.

Ma sœur se retourne vers sa fille endormie pour toujours et nous invite à faire de même. Je contemple Sarah . La jeune fille porte un beau blouson de moto et est coiffée par une casquette dont le rôle est de masquer les dégâts subis par son corps. A première vue le spectacle me heurte un peu, je le trouve insolite, incompréhensible puis peu à peu mes yeux s’ouvrent et du fond de ma tristesse je sens un inexplicable sentiment de paix m’envahir.

Sarah est si belle, elle semble comme endormie. Après avoir demandé d’une voix tremblante si je pouvais la toucher, je l’embrasse tendrement sur sa joue et je caresse ses mains. Ces sensations éveillent en moi le douloureux souvenir de la mort de mon père, là encore le corps d’un être aimé sans vie, froid, inerte mais irradiant d’une paix qui m’apporte un inexplicable soulagement. Est-ce le travail des thanatos-praticiens ? Est-ce un message qui vient de l’autre coté ? Peu importe, je sens au plus profond de moi que mes défunts sont en paix. Ce sentiment, je le porte en moi d’une façon si intense et si belle que cette confrontation avec la mort se révèle être une expérience aussi douloureuse qu’exaltante.

Puis je m’adresse à Sarah en lui disant une bêtise du genre :

« Tu as toujours été mon mannequin préféré, j’adorais te photographier »

Puis je fonds en larmes encore plus fortement accompagné par ma sœur ma mère et toute la famille surement…

Je suis resté de longues heures à entrer et sortir de la pièce, à contempler le visage de Sarah et à parler à des inconnu(e)s déposant fleurs plaques et hommages dans cette pièce si étrange.

Au mur un écran diffuse des photos de Sarah, je découvre ma nièce sous un autre jour non pas comme une jeune fille sage et ingénue comme j’aimais la photographier, mais comme une fille de 18 ans vivant sa passion pour la moto, son amour pour son copain et mettant en valeur ses attributs féminins avec des autoportraits faits à bout de bras. Bref une jeune qui vivait sa vie pleinement entre ses copains et son amoureux.

Du coup je suis bien content de ne pas avoir amené mes photos, ma Sarah n’existait pas, c’était une mise en scène involontaire de ma part, une illusion qu’elle n’a jamais voulu détromper. J’aurai tant aimé la connaitre davantage et photographier sa vraie nature, hélas cela ne se fera jamais fautes à mes complexes et aux circonstances diverses qui font que notre famille existe plus à travers ses tensions qu’à travers des vécus communs.

A deux mètres du lit funéraire inerte, le landau de Séréna remue, secoué par les grands coups de jambes de son occupante. La vie et la mort sont dans la même pièce nous prenant, nous les vivants, en sandwich. Je passe de long moment à contempler la vie et la mort en passant de Séréna à Sarah.

Nous racontons des histoires de bébé rigolotes tout en les mêlant des souvenirs avec Sarah. Nous passons des petits rires aux grands pleurs selon la façon dont nous sommes tournés dans la pièce, nous ne sommes plus que des girouettes soumises au vent de nos émotions aussi contradictoires qu’intenses.

Incroyable Séréna, elle n’a pas encore deux mois mais elle est déjà plus efficace qu’un régiment de psychologues spécialistes des deuils !

Il y aurait tant à écrire sur le mari de ma sœur, mon frère, mon neveu qui découvre la mort pour la première fois à travers la perte de sa cousine… Mais il est temps pour moi d’arrêter là car demain je dois me préparer pour les derniers au revoir. Je vais lire un texte à l’église et je vais tenter de me rendre utile pour aider ma famille.

Une dernière phrase tout de même…

Une chose est sûre, c’est que cette épreuve m’aura chamboulé. J’espère que ce surcroît d’humanité avec lequel je viens de renouer à travers ce deuil m’accompagnera encore un bon moment. enfin au moins le temps de m’aider à remettre mes petits soucis en perspective et de dire à ceux qui sont près de moi que je les aime.

Tout ça avant que ne survienne le grand silence.

 

 

Une réaction sur “Chroniques d’un deuil

  1. Pingback: Alors comme ça c’est Noël… | Le blog de Kimihiro Watanuki

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