Archive sinistre

yukichi

Cette semaine je déterre un texte que j’avais écrit il y a 13 ans ! 😯

A cette époque j’étais en formation et dans un module on nous avait demandé d’écrire un texte d’une certaine taille en utilisant tous les mots d’une liste donnée à part. 🙂

Ce jour là je m’étais bien défoulé… 😈 je me souviens du regard angoissé de la formatrice et du silence des mes collègues de promo. C’était ma façon, un peu perverse je l’avoue, de les secouer après avoir malmené des mois durant par leur indifférence glaciale.

 

Mercredi 16 novembre 2005

  Cher Francis,

Aujourd’hui j’ai retrouvé un plaisir depuis longtemps oublié, celui d’écrire un texte sans contraintes ni directives scolaires. Il fallait juste utiliser douze mots (en gras dans le texte). Voici ce que ça a donné avec mon humeur du jour:

NEIGE ÉCARLATE

Le jugement venait de tomber. Un homme venait de se faire condamner à mort pour le vol d’une brioche. Les personnes présentes à l’audience ne semblaient même plus s’étonner de l’étrangeté de tels verdicts. En ce mois de décembre 1794 sous le régime révolutionnaire de la terreur, cette situation était loin d’être anormale. Le pire était encore à venir. Robespierre dans sa folie meurtrière allait encore accentuer la violence de la répression refusant tout forme de dialogue avec ceux qu’il considérait comme étant les ennemis de la révolution.

Les mots prononcés par le juge résonnaient encore dans le petit tribunal de district. Le prévenu tomba à terre terrassé par l’émotion. Cet ancien paysan s’était installé en ville avec sa famille. La perte de son emploi et de toute source de revenus avait mené à la perte du domicile familial ainsi qu’à l’apprentissage de la faim et du désespoir.

La semaine dernière le père avait décidé de vendre son dernier bien, une splendide montre à gousset en argent dont il avait hérité de son oncle. Hélas, un marchand malhonnête avait profité de son état de faiblesse pour lui en donner un prix ne représentant que le dixième de la valeur réelle. L’argent avait disparu en quelques jours dans l’achat de nourriture. A présent les biens de la famille se limitaient aux habits rapiécés qui couvraient bien mal leurs corps meurtris par la faim et par la dureté des pavés sur lesquels ils dormaient la nuit.

Le père de famille cherchait du travail en ville mais sa quête demeurait vaine, personne ne semblait vouloir donner du travail à un loqueteux inconnu. Face à cette situation, sa femme n’avait plus eu d’autres choix que de mendier dans la rue. Blottis contre ses enfants afin de trouver un peu de chaleur, elle passait sa journée à tendre la main en implorant la charité chrétienne des passants là aussi en vain.

Les braves gens qui les avaient observés ces derniers jours leur avaient collé l’étiquette de mendiants paresseux ne daignaient même pas les regarder. A cette époque où triomphaient les théories libérales, l’exclusion était aux yeux des biens pensants un phénomène volontaire que la charité ne faisait qu’encourager.

Bien loin de cette conception politiques, les deux petites filles du couple ne comprenaient rien à la situation. Ce qu’elle avait pris au début pour un jeu ne les amusait plus du tout. A présent l’expression impassible de leur mère et son silence face à leurs questions suscitaient en elles de profondes angoisses que leur langage d’enfant ne pouvait plus verbaliser. Elles préféraient à présent recroqueviller leurs petits corps affaiblis par la faim et la fièvre contre celui de leur mère en espérant entre deux quintes de toux se réveiller de cet atroce cauchemar.

La nuit arriva et comme une voleuse s’empara des derniers espoirs du condamné. Il avait bien tenté de se défendre avec toute sa rage et sa passion, avançant que ce vol était un acte désespéré face à l’état d’urgence dans lequel se trouvait sa famille. En dépit de tous ses efforts le juge avait maintenu sa condamnation à mort. Il devait être guillotiné le soir même sur la place publique avec d’autres mécréants. À présent ses pensées allaient vers ses filles et sa femme elles devaient se demander pourquoi il ne revenait pas s’allonger près d’eux pour passer une autre nuit sur le pavé dur et froid. L’arrivée du bourreau mit un terme à cette pensée, alors qu’il prenait place dans la charrette des condamnés l’homme ne songeait plus qu’à sa mort imminente espérant que le fer de la guillotine qui allait séparer sa tête de son tronc ne le ferai pas trop souffrir.

Au dehors la neige s’était mise à tomber, La lumière émanant des demeures bourgeoises animées faisait briller les flocons comme des petits diamants dans le sombre écrin de la nuit glaciale. Les deux petites filles restaient indifférentes à ce spectacle, elles fixaient à présent leur mère de leurs regards vide en cherchant à comprendre pourquoi ce corps tant aimé avait cessé de leur procurer de la chaleur. La clameur d’une foule venant de la place située en haut de la rue pavée ne réussit pas non plus à les faire sortir de leur mutisme.

Sur le point d’entrer dans leur dernier sommeil, ces deux petits être fragiles sentirent une douce chaleur envahir leurs corps que la vie quittait, une chaleur comparable à celle qu’elles ressentaient en prenant leurs bains dans la bassine.

Un liquide chaud et poisseux coulait le long du trottoir dessinant le lit d’un ruisseau écarlate dans la neige qui avait commencé à s’amonceler. Le sang de leur père mêlé à celui des autres condamnés avait descendu la rue comme animé d’une volonté propre. Il étreignait à présent la femme et ses enfants en imprégnant leurs habits de sa tiède rougeur.      

Cet ultime baiser paternel avait réussi à réunir dans son linceul cramoisi cette petite famille que la misère et l’indifférence des hommes avait jeté dans la rue sans ménagement.

La neige, complice muette de la cruauté des hommes redoubla d’intensité et se mit à recouvrir avec empressement les protagonistes de ce nouveau drame humain. Il est vrai que les cadavres gelés et ensanglantés d’une femme et de deux petites filles faisaient quelque peu désordre.

 

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