Rites de passage (Archive)

Voici ce que j’écrivais il y a 14 ans le 25 octobre 2005. Je venais de découvrir la notion de rite de passage et j’étais comme enflammé par ce concept…

Mardi 25 octobre

  Cher Francis,

       Aujourd’hui a été, une fois n’est pas coutume, plein d’enseignements et de découvertes. Cependant si je dois faire le point sur cette journée ce qui me semble le plus important c’est cette réflexion que j’ai commencé sur la notion de rites de passage. En effet en discutant avec un prêtre africain des pratiques traditionnelles qui viennent pondérer la vies des personnes vivant sous ces latitudes, je me rends compte que ces peuples qualifiés de sauvages étaient non seulement hautement policés mais avaient sut inventer des repères plus forts et plus universels que nos institutions occidentales. 

C’est ainsi que dans certaines régions d’Afrique un enfant devient un homme à douze ans, puis entre dans un second temps de sa vie ou il devient un ancêtre respecté avant de terminer dans un autre statut toujours admiré mais en retrait de l’activité du village. Ces différents passages sont accompagnés de rites et de fêtes et permettent à chaque personne de savoir exactement ou il en est par rapport à lui même et à la communauté dont il fait partie.

Dans nos civilisations dîtes modernes, ce sont les institutions telles que le mariage, les autres sacrements de l’Église et le service militaire qui servaient de points de repères aux personnes. Ors ces institutions ayant disparu ou étant fortement critiquées ou méprisées à juste titre ou non, les points de repères dont elles étaient porteuses ont perdu leur sens ou leur raison d’être.

Le problème est surtout palpable chez les adolescents pour qui la question de l’identité propre est au centre de leur dur processus de construction identitaire. Cette absence de repère à laquelle s’ajoute une absence de personne relais, de modèle positif ou de garde fou, suffit à expliquer en grande partie la violence des jeunes. Ces actes peuvent ainsi selon moi être interprétés comme une tentative désespérée pour tenter de trouver un sens à leurs vies dans ce monde froid et matérialiste qui leur est révélé quand la magie de l’enfance s’estompe. 

C’est ainsi mon cher Francis, que face à ce vide il est de notre devoir de parents, d’éducateurs ou d’amis de combler la vacuité en inventant nos propres rites et en définissant de nouveaux repères dans la vie de ces personnes à la dérive. Concrètement cela peut prendre la forme d’une escalade alpine, d’un camp de rupture, d’un voyage dépaysant… Il suffit que la personne soit confrontée à de l’inattendu et mette en marche ses ressources propres ainsi que celles des autres pour sortir vainqueresse de ce défi. Ce faisant, la personne ayant du puiser au fond d’elle même ses dernières ressources découvre ses vraies potentialités et ses vraies limites. En apprenant ainsi à mieux se connaître et à s’accepter elle prend confiance en elle ce qui la grandit considérablement et lui permet de continuer son chemin d’être humain. 

On retrouve ici la logique du rite de passage avec un cadre formel allégé, l’éducateur prend la place de l’initiateur, le projet celui du rite. Mais cela n’est qu’un exemple donné par ton serviteur portant les ornières de l’éducateur. De telles choses étant possibles sous une multitude d’autres formes tout en donnant au final un résultat allant dans le sens d’aider chaque personne à se situer en temps qu’être humain et membre d’une société.

Pour ma part mon cher Francs je dois t’avouer que dès l’age de 16 ans j’inventais déjà mes propres rites dont le plus drôle aura été de prendre un bain dans une rivière glacée le jour de mes 18 ans… Je sais je suis un type bizarre. 18 ans c’est l’age où l’on a le droit de boire et de se taper des pornos… Mais comme je l’ai déjà dit, à chacun ses rites !

14 ans plus tard, j’ai approfondi la notion de rite de passage en découvrant dans mes études (Arnold Von Gennep) et par la suite les différents temps qui le compose (annonciation, séparation, initiation, mort symbolique, renaissance et fête), leur articulation et surtout leur sens. Du coup, non, se baigner dans de l’eau glacée n’est pas rétrospectivement un rite de passage puisque aucune des étapes n’a été respectée et encore moins le point le plus important dans la notion de rite de passage. Celui-ci ne peut exister que dans un groupe social.

Du coup si une bande d’ados se donnent pour règle de fêter les 18 ans de l’un d’entre eux en le faisant boire trois litres de bière, cela aura hélas plus de sens comme rite de passage que ma baignade en solo.

Mais bon, je fais ce que je peux… :mrgreen:

2 réactions sur “Rites de passage (Archive)

  1. Eriksson « adolescence et crise la construction de l’identité » vous est-il connu ? Parce que c’est vraiment intéressant, sur la construction de l’identité, et partant le passage à l’adulte. Notamment la notion de modèle, qui ne sont pas que ceux des parents.
    Le mari d’une cousine, berbère kabyle , disait que l’adolescence n’existait pas , que c’était une invention des occidentaux ; son argument tenait à ce que chez lui il n’y avait pas d’adolescence – lui était toujours soumis à son père, à plus de 30 ans, par exemple. Enfin pas vraiment puisqu’il ne vivait plus au bled.

    Pour ma part j’estime que nos sociétés sont trop complexes et trop fragmentées pour qu’on puisse parler d’un seul rite de passage, ou d’un seul type d’àge adulte. Et aussi défaillantes.

    Votre initiation en est une si elle vous émancipe, c’est un processus conjoint entre vous et le groupe humain qui vous entoure. Le problème c’est que la société qui vous a élevé n’est pas celle qui vous initie, et encore moins celle dans laquelle vous vivrez. Vous décidez pour vous-même, vous êtes adulte !

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  2. Merci beaucoup pour votre passage et votre commentaire riche et constructif. Alors oui tout comme ce sage berbère kabyle que vous mentionnez, je suis depuis longtemps convaincu que l’adolescence n’existe pas. Elle ne correspond à aucune réalité physiologique ou autre et n’existe en fait que pour justifier le consumérisme érigé en dogme. On peut être adolescent jusqu’à plus de trente ans et ainsi se faire plaisir en achetant des biens technologiques et en consommant des loisirs dispendieux car oui on est un grand ado alors ce n’est pas grave c’est même presque valorisé (le mythe de la jeunesse éternelle véhiculé par les sociétés occidentales contemporaines). Et tant qu’à faire faisons copains avec nos enfants au lieu de se comporter en pères qui posent des limites structurantes… C’est tellement plus fun! 👿
    Mais pour en revenir aux rites de passage je suis d’accord avec vous pour dire que la réalité de nos sociétés fragmentées font qu’il en existe un très grand nombre mais qui ne sont pas reconnus comme tels. Un pot d’au revoir pour un collègue qui part en est un exemple, on a toutes les étapes du rite de passage y compris le fameux état liminaire le collègue est sur le départ alors il est encore là mais c’est comme si il était déjà parti. Franchement cette question de rite est fascinante et montre que l’humain est un animal qui utilise le symbolique pour accompagner les changements. Alors oui, retomber sur ce que j’avais écrit il y a si longtemps relance mon intérêt, du coup je vais lire le livre que vous m’avez conseillé, merci ! 😀

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