Archive Nipponophile

Archive du dimanche 15 janvier 2006

Cher Francis,

Chaque jour qui passe me déconnecte un peu plus du réel. C’est ainsi que ma surconsommation d’animation japonaise qui a pour but de combler mes manques et mes angoisses, m’éloigne peu à peu de ma propre culture et en fin du compte de la réalité.

Tout ce qui concerne le japon me fascine, j’ai ainsi passé la soirée d’hier à chercher des recettes de cuisine du pays du soleil levant à réaliser avec l’appareil de cuisson de riz que je viens d’acheter. Voilà encore un élément qui montre si besoin en était que je ne contrôle plus grand chose; acheter un ustensile de cuisine tout simplement parce qu’on le voit dans les films et animes japonais…

J’apprends chaque jour de nouveaux mots de cette langue qui devient pour moi si familière, je suis chaque jour l’actualité du pays, j’en parle systématiquement dans mes conversations avec autrui… Bref tout ce qui concerne le Japon est devenu pour moi une véritable obsession. 

Cependant mes sentiments à l’égard de ce pays sont mitigés, cet état est l’un des derniers à chasser les baleines en prétextant des études scientifiques et de plus prévoit d’augmenter ses quotas de chasse. D’autre part la société japonaise est malade, tiraillée entre son passé féodal, son traumatisme post-nucléaire, ses rapports ambigus avec la technologie et les effets dévastateurs de la récession économique. Des incidents significatifs comme l’incendie provoqué par un vieil SDF dans une gare se produisent chaque jours, ce vieil homme avait fait cela afin d’être mis en prison pour échapper au froid de l’hiver très rude que le japon connaît en ce moment.

Dans ce pays ainsi que dans d’autres contrées voisines, les enfants sont vénérés et ont tout les droits. Cette spécificité culturelle découle du fait que l’entrée dans l’adolescence confronte l’individu à une intense pression sociale dans le but de prévenir ou d’entraver l’échec scolaire. De nombreux jeunes ne supportent pas cette violence et décident de se murer dans leurs chambres pour fuir la réalité de ce monde qui les blesse. Face à cela leurs parents aussi démunis qu’eux et ne trouvant aucun moyen de les rassurer, n’ont pour autre choix que de leur fournir à manger en leur tendant chaque jour un plateau dans une porte entrebâillée. C’est ainsi que des milliers d’adolescents en majorité des garçons sont cloîtrés dans une petite pièce où ils passent leur temps à dormir, regarder des animes ou des films et bien sûr surfer sur le web. C’est le fameux syndrome du Hiki-Komori, un trouble que certains psychologues tentent d’apaiser en intervenant à domicile. Il y a fort à parier que tout comme les pokemon (pas de « s » à pokemon) cette nouvelle pathologie psychosociale finisse par s’exporter elle aussi dans nos pays. Encouragée par la crise de l’économie et des valeurs, par des effets de mode stupides ainsi que par le désengagement des nouveaux parents, le Hiki-Komori à la française ferai très vite de très nombreuses victimes.

Au  terme de ce petit exposé un peu bancal dans lequel j’aurai encore tant de choses à ajouter, je me rends compte, mon cher Francis, que mon attachement pour le Japon va bien plus loin qu’un simple fantasme. Mon rêve japonais ne prend pas la forme d’un karaoké à Tokyo comme d’autres rêveraient d’une chevauchée sur la route 66 en Californie. 

En fait la raison qui explique ma fascination pour ce pays s’explique par le fait que plus je l’étudie, plus j’y retrouve mes propres problèmes et mes propres souffrances ainsi que les mécanismes et stratagèmes que je mets en place pour en minimiser les effets.

Cette prise de conscience empathique faute d’être constructive, m’aide à prendre de la distance par rapport à mes problèmes. En effet découvrir que mes frustrations et mes peurs sont vécues par d’autres personnes dans une société si loin de la mienne légitime mes propres souffrances tout en m’aidant à en comprendre les raisons et quelquefois à espérer.

14 ans plus tard, mon attachement pour la culture japonaise reste le même. Je suis allé assez loin dans l’étude de la langue japonaise et je comptais commencer à aborder l’écrit et les constructions de phrases mais entre ma situation familiale et mon nouveau regard sur le Japon, je me suis rendu compte que j’avais perdu toute envie d’y voyager un jour. Du coup j’ai laissé tomber mon apprentissage de la langue mais il m’en reste encore assez pour comprendre des choses simples en regardant les films et animes nippons. Cependant mon regard est de plus en plus critique vis à vis des travers socialement tolérés dans ce pays. La différence culturelle c’est intéressant mais pas lorsqu’elle est source de souffrances, d’injustices et de mise en danger de l’environnement. Enfin, j’avais raison pour les hiki-kimori, à présent il y en a en France, je l’ai vu dans un reportage récent. Il est donc peut-être temps de prendre encore plus de distance avec cet amour de jeunesse tout en continuant à déguster des morceaux choisis de cette riche culture. Bref, entre le Japon et moi le divorce est acté mais pas la séparation de corps vu qu’il continue de me posséder. 😈

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