Emotional week #3: Une journée mémorable

C’était le lundi de la Pentecôte en 1988. Pour les nuls en caté et en grec ancien, la Pentecôte c’est 50 jours après Pâques. Bref, c’était un jour férié et en bon adolescent j’étais resté au lit bien après 8h00 du matin.

Au fond de ma couette, je suçais mon index (et oui j’ai arrêté très tard) enveloppé dans le peignoir bordeaux que ma mère avait taillé. Je n’étais pas vraiment réveillé mais pas non plus totalement endormi c’est dans cet état que j’ai entendu mon père se plaindre une fois de plus de mon comportement à ma mère. Il me traitait de larve, de bon à rien et après s’être énervé contre ma paresse il parti pour aller travailler dans le jardin d’un ami. Il avait décidé de lui bêcher son jardin avec le motoculteur thermique d’occasion dont il était si fier.

Il était comme ça mon père, il donnait des tas de coups de mains et faisait du travail gratuitement pour les autres sans rien attendre en dehors d’une certaine reconnaissance. A l’usine (il était ouvrier électricien chez Peugeot) c’était pareil, il travaillait plus que les autres allant parfois jusqu’à couvrir la paresse des jeunes en faisant leur travail.

Bref mon père était parti passer le motoculteur chez le père W, je m’enfonçais de nouveau au fond de ma couette pour finir par sortir de mon lit vers 9h30. Ma mère me demanda alors d’aller prendre du pain à la boulangerie. Cette boutique était en haut de mon village situé sur un plateau, je décidais alors de prendre mon vélo.

Il faisait beau, le soleil brillait fort, j’enfourchais mon vélo et je commençais à monter la côte. Arrivé au dessus je remarquais du coin de l’œil un grand drap brun posé posé sur le bas coté de la route, il semblait recouvrir quelque chose mais peu intéressé par ce détail insolite mais anodin, je décidais de poursuivre mon chemin. Arrivé à la boulangerie j’achetais le pain et quelques bonbons avec la monnaie et je redescendais à vive allure, le panier au guidon vers ma maison profitant de la succession de pentes pour atteindre une vitesse très agréable.

Arrivé au dessus de la pente menant à mon domicile je découvrais abasourdi que les quelques minutes passées à la boulangerie avaient transformé cette fichue rue. Je remarquais que plusieurs personnes étaient présentes autour du drap avec un air préoccupé mais je fus avant tout alarmé de voir ma mère monter vers moi en courant et en hurlant. Une voisine lui tenait le bras pour la ralentir un peu.

C’est à ce moment que je compris que sous ce drap se trouvait le corps de mon père.

C’était la Pentecôte 1988 et je venais de perdre mon père et de passer devant son cadavre qui pour des raisons encore inexpliquées avait été laissé sous un drap pendant un certain laps de temps sans personne pour le veiller. Après avoir travaillé chez cet ami , il s’était plaint d’une douleur à l’épaule et était reparti vers notre maison à pied refusant qu’on le raccompagne. Arrivé en haut de la fameuse cote son cœur ou un anévrisme avait eu raison de lui et il était tombé devant la maison du medecin du village qui n’avait pas réussi à la ranimer et avait appelé les pompiers qui avaient recouvert son corps avant d’aller prévenir ma mère. Le hasard avait voulu que je passe pile poil après le départ des pompiers et la suite…

La suite est d’ailleurs un peu floue. Les pleurs de ma mère qui me prenait dans ses bras en hurlant  » Mais qu’est-ce que l’on va devenir ? » Les pompiers qui voyant mon flegme me demandent de prévenir mes frères et sœurs sans leur dire que notre père était mort mais qu’il avait fait un malaise pour ne pas qu’ils paniquent et fassent des accidents de la route et surtout un blocage dans mon esprit qui m’a empêché de verser la moindre larme.

Ma sœur arriva en fin de journée, vu qu’elle était déjà infirmière elle s’inquiéta de mon comportement désinvolte et m’ordonna d’aller prendre un bain dans la baignoire après avoir pris une pilule, sans doute un calmant. Je me souviens lui avoir obéit et d’avoir pris le rouge à lèvre de ma mère pour écrire sur le mur de la salle de bain  » vive les sédatifs » avant d’appeler ma sœur pour lui montrer ma mise en scène tout en faisant semblant de dormir. Elle avait rigolé juste un peu…

Puis ce fut la veillée du corps. Dans ma campagne pas de funérarium, les défunts sont déposés sur leur lit dans leurs chambre et les gens viennent pour les voir et prier. Ma prof d’anglais du collège était venue réciter un chapelet entier, je m’en souviens encore avec beaucoup de tendresse.

De mon coté j’étais toujours sous le choc, du coup pour tenter de sortir de cette torpeur et de réaliser ce qui arrivait, je décidais de faire des tas de gestes symboliques dont je n’ai jamais parlé à personne avant aujourd’hui. Mon père aimait les mots croisés alors j’avais plié une feuille de mots croisés pour la glisser dans la poche de son costume. Il m’avait emmené dans la forêt en bas pour que je l’aide à débroussailler autour d’un arbre qu’il jugeait en détresse, du coup j’étais allé chercher une petite branche de cet arbre pour la glisser là encore en secret dans sa poche.

Pour faire ces gestes symboliques j’étais obligé d’entrer dans la chambre seul et de toucher le corps de mon père, je me souviens du froid inhabituel dans cette pièce et de la sensation troublante résultat du contact avec le corps d’un défunt. Froid, rigide, inquiétant… Ce fut ma première rencontre avec la mort. Mon frère était là, en sortant de la chambre et en me retrouvant sur le balcon, il lâcha un très philosophique « c’est moche la mort ».

Le reste de la semaine se déroula bizarrement, plein d’adultes qui voulaient me conforter alors que mon travail de deuil était bloqué bien avant le premier stade, l’enterrement avec les pleurs difficilement contenus par mes frères et sœurs pendant qu’ils lisaient leurs mots au micro, et surtout la présence de mon frère qui resta avec ma mère et moi pendant plus de deux semaines. J’ai toujours aimé et admiré mon frère qui, bien plus âgé que moi, était parti faire sa vie en Haute Savoie, depuis ses visites étaient devenues aussi rares que brèves et du coup l’avoir chez nous pendant deux semaines reste paradoxalement un bon souvenir.

Puis une semaine plus tard le retour au collège avec le silence au moment de monter dans le bus, les gamins qui m’insultaient et me frappaient me regardaient à présent avec une expression de peur mêlée à de la tristesse. Je venais de perdre mon père, et si cela leur arrivait à eux aussi ? C’est ce qu’ils devaient se dire. Bref tout le monde était si gentil et prévenant envers moi alors que je ne voulais qu’une chose c’était qu’ils se comportent comme ils l’avaient toujours fait histoire de retrouver un peu de normalité.

Mon père ne m’aura pas vu grandir, développer mes capacités et commencer à m’intéresser à des choses que lui aussi aimait. Je n’aurai jamais eu le plaisir de boire une bière avec lui et encore moins celui de recevoir un peu de reconnaissance et d’approbation de sa part. Il est parti avec l’image d’un gosse suçant son pouce à 14 ans, une larve incapable de réaliser de grandes choses et vouée à une vie pitoyable.

Alors oui tout cela est bien triste mais par honnêteté je suis obligé d’évoquer une pensée qui me fait honte en dépit de sa véracité. S’il était resté vivant , mon père m’aurait vu devenir bon élève, passer mon bac avec mention bien avant de décrocher après pas mal d’année une maitrise en droit privé. Il aurait changé son regard sur moi et aurait été fier de son fils. Il aurait fait le malin à l’usine en parlant de moi à la pause casse croute mais il n’aurai jamais accepté qu’une fois diplômé je renonce à un métier juridique pour devenir un éducateur spécialisé. Alors si mon père n’était pas mort ce jour de Pentecôte, quelle serait ma vie aujourd’hui ? Aurait-il fait jouer ses connexions pour me trouver un premier emploi ? Je ne le saurai jamais mais cela ne m’empêche pas de me poser la question surtout dans les moments difficiles.

Voilà, cette page de ma vie est hélas 100% réelle sans aucune exagération, je vous la livre de façon un peu brute à l’occasion de cette « emotional week » tout en me demandant comment j’ai traversé tout cela et comment j’arrive à en parler et à l’écrire sans sourciller alors que je fonds en larmes en pensant à la mort de ma nièce.

L’esprit humain et ses mystères…

10 réactions sur “Emotional week #3: Une journée mémorable

  1. Beaucoup trop de gens partent , et ce n’est que bien trop longtemps après qu’on se dit ….j’aurais dû.
    Mais à notre décharge , quelques fois ces mêmes personnes , n’ont pas su eux se mettre en possibilité de dialoguer.
    C’est triste , mais comme on dit …c’est la vie.

    Aimé par 1 personne

    • C’est horrible mais en fait je n’ai pas trop de regrets, je n’ai jamais été proche de mon père qui avait tour à tour renoncé à m’apprendre à faire du vélo (c’est la voisine d’en face que s’en est chargé) à nager (j’ai appris moi-même) ou a me faire aimer l’opéra. C’est clair qu’aujourd’hui mes centres d’intérêt ayant évolué il aurait sans doute fini par me trouver intéressant, mais comme je l’écris dans mon message de hier, il y aurait eu beaucoup de conflits autour de mes choix et surtout de mes non-choix. Bon j’espère ne pas vous avoir traumatisé avec ce récit que je livre sans filtre ni exagération, ce n’était pas mon but mais voilà c’est sorti de mes doigts et ça a coulé sur le clavier avant que je m’en rende compte… Désolé…

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  2. Bonjour Laurent,
    J’ai lu ton article il y a deux jours.
    Je le trouve très émouvant et à ton image : d’une grande sincérité.
    En te lisant j’ai vu le drame se dessiner, et le drap déposé sur le sol ne laissait plus aucun doute.
    Que dire ?
    Ce qui est le plus triste c’est le rendez-vous manqué avec ce papa.
    Et c’est ce que tu fais très bien ressortir.
    Cela fait écho en moi comme tu ne peux même pas l’imaginer.
    Et me concernant cela touche mes deux parents, pour lesquels j’ai le sentiment d’avoir fait partie de la décoration. Malheureusement, ils n’ont jamais été branchés déco…
    Avec ça il faut se construire, apprendre à s’aimer, aimer la vie… Et ce n’est pas facile parce qu’il nous a manqué ce regard bienveillant et nourrissant, et que pour toujours ce regard ne s’est pas posé dans nos yeux, pour nous faire mieux aimer le monde, ou pour nous faire simplement nous aimer.
    Le plus dur dans tout ça, c’est la croyance inconsciente qui lentement s’induit.
    Celle que nous ne sommes peut-être pas « aimables », au sens classique du terme.
    Celle que nous ne sommes simplement pas dignes d’être aimés.
    Bien fort 💖
    Corinne

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  3. En fait on a pas le choix, si on veut sauver sa peau, il faut se trouver, se comprendre, s’apprivoiser, et s’apprécier. Devenir son meilleur allié, son meilleur ami.

    Après sinon, il y a l’arme fatale…
    J’ai envie de rire un peu, alors ne m’en veut pas mais est-ce que tu connais le « blue style » ?

    Dans Zoolander le héros a un ego surdimensionné, il est juste hilarant !
    Il faut que tu vois ce film

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