Archive du vendredi 17 octobre 2008

Exhumation d’un article de mon ancien blog
Lundi 10 octobre
Cher Francis,
Le soleil brille avec force depuis plusieurs jours sur notre chère Franche-Comté. Nous sommes en train de vivre un vrai été indien. Ce faux printemps m’a remis du baume au cœur. Cependant ce qui m’a vraiment aidé à retrouver mon entrain habituel a été cette belle journée passée auprès des enfants.
Dès le matin ils manifestent leur joie de me revoir sans fausse pudeur et sans retenue comme seuls les enfants savent le faire. Certains même m’appellent mon pote, je suis obligé de préciser les choses mais je ne peux ignorer ce qui est derrière ce qualificatif. Bien loin d’être un manque de respect cette façon de parler est une marque d’affection qui malgré sa maladresse me fait un grand plaisir. C’est d’ailleurs pour cela que je reprends à chaque fois en commençant par dire « moi aussi je suis content de te revoir mais… »
Et oui mon cher Francis tu sais que je travaille auprès d’enfants dits handicapés. Pourtant pour moi aucun d’entre eux ne l’est, ils ont leurs problèmes et leurs limites comme chacun d’entre nous. Je ne vois jamais un enfant comme un être porteur d’une pathologie ou d’un trouble psychique. Ce que je vois c’est un enfant que je connais et que je respecte pour ses qualités. Bien sûr cela est facile lorsque l’on travaille avec les mêmes jeunes présentant des troubles limités, ma belle philosophie serait sans nul doute un vrai défi dans le cadre d’un travail avec un public moins apte à communiquer ce qui fait d’eux des êtres uniques et irremplaçables.
Bien sûr mon travail avec les jeunes prend en compte les difficultés que leurs pathologies amènent. Cependant pour moi les précautions à prendre dans un récit avec un jeune présentant des troubles psychotique sont de même nature que celle à prendre avec une personne allergique lors d’un banquet constitué de mets divers et variés. Il s’agit juste d’une particularité de la personne et non d’une immense tare qui vient souiller l’intégralité de son être physique et psychique comme le terme « handicap » le suggère.
Je déteste ce terme qui pour moi est vide de sens et qui sert avant tout à stigmatiser une partie importante de la société pour rassurer l’autre partie qui elle s’estime différente, supérieure car épargnée par la loterie génétique. En effet le handicap n’est pas un critère objectif. Il s’agit au contraire d’une construction intellectuelle hautement subjective dont le contenu ne cesse de varier. C’est ainsi qu’au siècle dernier les boiteux n’étaient pas considérés comme des handicapés.
Nous pouvons même, mon cher ami muet, imaginer une société hygiéniste où l’obèse sera lui aussi classé comme handicapé… Il suffit juste d’une petite volonté politique pour y arriver…
Cette notion de « handicap »devrait disparaître au profit du terme désavantage. D’autre part elle ne devrait concerner que la prise en charge matérielle par la société des aspects matériels et pécuniaires des incapacités.
Hélas à notre époque l’étiquette « handicapé » déborde sur tous les aspect de vie de la personne la résumant à son handicap. La personne peut être un philosophe émérite, un grand acteur, un immense scientifique, il reste avant tout Alexandre Jollien l’infirme moteur cérébral, Duquenne le trisomique du huitième jour, et Hawkings le paralytique.
Les enfants souffrent du regard et des paroles qui accompagne cette étiquette. Ils souffrent aussi du rejet ainsi produit. Notre équipe tente de répondre aux malaises ainsi causés chez les enfants souvent très sensibles. Cependant les blessures même cicatrisées demeurent en eux sans parler de tous les autres accidents et agressions verbales directes ou non dont ils n’osent ou peuvent nous parler.
Cela est cher payé pour une fiction collective.
Cher Francis,
Ma seconde leçon de caté vient de s’achever. Aujourd’hui je devais parler aux enfants de la bible et leur présenter Abraham. Tout allait bien quand tout à coup un doigt s’est levé après que nous ayons lu la phrase « Jésus appartenait au peuple juif ».
Je donne la parole au jeune garçon qui la demande:
-« Les juifs ce sont ceux qui ont des étoiles jaunes »
D’autres reprennent après lui en évoquant avec une maladresse d’enfant de leur age les camps les fours et le reste… Très vite je vois que leurs connaissances sur la question sont riches mais confuses, c’est la raison pour laquelle je décide de reprendre tout cela.
Comment expliquer l’holocauste à des enfants de dix ans? Les films et les leçons à l’école leur ont déjà appris de nombreuses choses. Ils connaissent les douches de la mort, les fours crématoires et tous les autres détails macabres. Cependant le coté cinématographique des images qu’ils ont en tête font qu’ils en parlent comme d’un film. Il me fallait donc tenter de mettre du réel là dedans.
Me voilà donc en train de parler de la crise de 29 de l’année inhumaine, de la montée du nazisme des thèses de Gobineau et du reste avec des mots accessibles à des enfants. Emporté par mon élan et par leurs questions à chaque fois plus nombreuses je fais le lien avec l’époque actuelle en parlant du racisme. Je conserve tout de même une certaine retenue pour ne pas les mettre en porta faux avec d’éventuels parents électeurs du FN.
Les enfants semblent avoir compris tout cela mais je pense qu’il faudra revenir sur cette question plus tard car même si ce sujet les intéresse, il doit être traité avec précaution.
En ce qui concerne Abraham, les explications ont été bien moins longues faute de temps. A la fin de la leçon je termine en disant que la semaine prochaine nous verrons ensemble ce que Dieu dit à Abraham après lui avoir fait quitter son pays. Les voici qui crient avec une réelle sincérité;
-« Oh non! dis le nous maintenant, allez !!! »
Pour ceux qui connaissent les Simpson je dirai que j’avais l’impression d’être Ned Flanders avec ses gamins. Ils sont si drôles et touchants que j’éprouve des difficultés à ne pas rire.
C’est ainsi mon cher Francis que je découvre au terme de cette seconde séance que j’aurai aussi un rôle d’enseignant pour ces enfants que j’accompagne pour le caté.
Et encore je ne te raconte pas les vingt minutes que j’ai pris pour leur prouver que contrairement à ce qu’ils croient les araignées ne pondent pas sous la peau. Là non plus je ne pouvais pas laisser passer l’occasion de leur expliquer tout ça.
Vivement la semaine prochaine…
Archive du Mardi 26 septembre 2006
Mardi 26 septembre
Cher Francis,
Décidément les événements se précipitent en ce début de semaine. Ton anniversaire d’hier (pas trop mal à la tête?), le fait d’avoir récupéré hier au travail à l’IMP deux autres références, la formation avec le travail sur les écrits du diplôme final… Enfin bref je ne touche plus terre sauf que maintenant je pense que je vais commencer de trouver ça inquiétant.
C’est dans ce contexte de suractivité que j’ai accepté la requête du prêtre de mon village qui m’a demandé de faire le catéchisme à un groupe d’enfants.
Si j’ai accepté de le faire ce n’est pas seulement pour leur parler de dieu mais avant tout dans le but purement égoïste de partager quelque chose avec des enfants qui ne sont pas en situation de handicap. A force de travailler avec des jeunes de l’IMP j’en suis arrivé à oublier ce qu’est vraiment le handicap. Cela m’a amené à m’habituer à leurs difficultés dans un sens péjoratif, c’est à dire à les banaliser plus ou moins consciemment. Mon autre but est de leur donner un espace de parole où ils peuvent partager ce qui leur pose question ou ce qui leur fait peur…
Je viens de terminer ma première séance d’une heure et demie. Nous avons fait connaissance en parlant de ce que nous aimons et de ce que nous faisons. J’ai réussi à leur expliquer sans difficulté mon travail et le projet du caté. Les enfants semblent contents de ce premier contact, j’avancerai même qu’ils ont été surpris de tomber sur un homme à peine plus jeune que la moyenne et qui se montre intéressé par leurs vécus de jeunes garçons… Et oui se sont tous des garçons…
Cette séance est passée très vite les enfants l’ont eux aussi verbalisé avec une surprise sincère. Cela semble montrer que ce premier contact a été positif pour eux. En ce qui me concerne ce temps a été une vraie bouffée d’air.
Je ne regrette qu’une chose par rapport à cette responsabilité que je viens de prendre, c’est de ne pas l’avoir fait plus tôt.
Alors tu vas sans doute me dire que c’est la première séance et que je vais déchanter très vite par la suite… Il est clair que dès maintenant je vois que certain des enfants ont du mal à tenir en place et qu’un cadre devra être posé pour l’intérêt de tous. J’espère juste qu’à ce moment je saurai prendre assez de recul pour ne pas faire l’éducateur…
Cher Francis,
C’est après une agréable journée de travail que je me suis rendu en ce beau mercredi ensoleillé dans une grande casse de voiture dans la Haute Saône. J’étais en effet fermement décidé à trouver quelques éléments en plastique afin de redonner un aspect un peu plus convenable à l’intérieur de ma 309 blanche que j’utilise pour aller au travail. Arrivé au magasin, le vendeur dépassé par un flot imprévu de clients, accepta de me laisser vaquer seul dans le stock. Après m’avoir expliqué devant les autres personnes toutes aussi médusées que moi qu’il s’agissait d’un privilège, il me guida à travers des rangées de pièces détachées jusqu’au paradis des tripatouilleurs de vieille voitures. Bien qu’il s’agissait de ma seconde visite V.I.P j’eus cette fois encore le souffle coupé en découvrant sur ce gigantesque terrain des centaines de voitures rangées avec précision de manière à former des allées.
Alors que je cheminai le long des allées où régnait un silence à peine entamé par de sporadiques coups de marteaux, je contemplai d’un regard chargé d’émotion ces multiples machines abandonnées par leurs propriétaires. Le temps de leur splendeur était bien loin. Ces objets qui à l’état neuf rayonnaient de la fierté et des aspirations de leurs détenteurs, étaient à présent privées de leur dignité de véhicules. Ces voitures qui naguère encore avait demandé de longues privations ainsi que des soins coûteux à leurs propriétaires, n’étaient plus à présent que de vulgaire tas de ferrailles dont les organes étaient inlassablement pillés avant le passage à la dépollution qui correspond pour une automobile à la destruction finale et complète.
Au cœur de cet instant tragique, coincés entre les tôles, les échos des sentiments de leurs anciens conducteurs semblait retentir dans un silencieux vacarme. C’est alors que je compris que ces objets aussi démantibulés fussent-ils avaient été investis avec passion pendant de nombreuses années par les humains au point d’en gagner des âmes. Dès lors je compris que ce que nous humains appelions une casse était en fait un purgatoire pour voiture, un purgatoire bien spécial vu qu’une automobile incapable par nature de commettre une faute a droit sans contestation possible à son paradis après l’antipollution…
Amusé par mes propres pensées absurdes j’éclatais de rire en imaginant des spectres éthérés de véhicules franchir les portes dorées d’un paradis stéréotypé.
Mais dans le cas où mon délire ait un fond de vérité, je tiens à préciser ici que si j’arrive au ciel et que l’on me demande de poser un pot catalytique sur ma GTI, alors là je les enverrai tous se faire voir et je partirai rouler sur la route 666, celle que l’on dite pavée de bonnes intentions. Ma belle a déjà la couleur des flammes de l’enfer, ce rouge vif qui rend si bien hommage à la passion dévorante qui me lie à elle.
L’amour irraisonné que je porte à mes deux vieilles voitures, Bloody Mary et Toshiyuki, transcende leurs statuts de véhicules. Le pacte jusqu’auboutiste passé entre nous de manière tacite fait que pour nous trois l’aventure ne fait que commencer…
Cher Francis,
Aujourd’hui j’ai retrouvé avec une immense émotion les enfants que j’accompagne. Parmi eux sept sont placés directement sous ma responsabilité vu que je suis leur référent. Ce matin l’un de mes sept m’a fait rire à gorge déployée pendant dix minutes.
Je le regardais jouer avec ses camarades. Le voici qui dit à une des filles du groupe: « Je vous attends dans mon bureau pour un entretien » il avait placé une table en biais et prenait un air sévère et concentré. Je l’observais d’un oeil amusé, puis n’y tenant plus je fini par lui dire:
– Tiens, tu joues à l’éducateur ?
L’enfant lève la tête me regarde droit dans les yeux et me répond:
-Et bien oui comme toi !!!
Ce premier fou rire de la rentrée me laisse présager une autre année riche en semblables petites histoires. Je sais que je connaîtrai aussi pas mal de moments difficiles et de remises en question dont la plupart seront moins drôles que ce « tu joues à être un éducateur »
Terra incognita…