La culture de la souffrance

190806

L’autre soir en passant devant la TV allumée pour la seule personne de la maison qui la regarde (et ce n’est pas moi) j’entends une fois de plus que le journal TV du soir consacre ses premières minutes aux embouteillages sur la route des vacances. J’entends plus que je n’écoute, quand soudain un commentaire du journaliste retient mon attention :

« Les vacances ça se mérite »

En clair; en plus du tarif de la location et de la galère du transport, le prix à payer pour profiter de vacances serait de rester coincés dans des embouteillages.

Ayant moi-même été pris plusieurs fois dans des embouteillages sur la route des vacances, je ne peux accepter cela et les dernières fois où je suis parti, je me suis arrangé quitte à payer plus cher pour avoir une route plus dégagée.

Mais force m’est de constater que tout le système autour des vacances est réglé pour créer le plus d’embouteillages possible à commencer par la système de location des appartements et autres formes de villégiature qui sont le plus souvent du lundi au samedi. Pourquoi ne pas avoir des offres de locations du mercredi au mercredi ? Et bien peut-être parce que de façon plus ou moins inconsciente, notre culture nous pousse à ériger un type ou un autre de souffrance comme paiement nécessaire d’une forme de plaisir.

Alors vous allez sans doute penser que j’écris n’importe quoi et je vais donc devoir développer un peu…

Notre culture est basé sur le travail, il est socialement bien vu de montrer que l’on souffre que notre travail est compliqué et qu’il nous fait souffrir en étant toujours dans la plainte et la surenchère. A l’opposé quelqu’un qui affirme que son métier est une source d’épanouissement et de plaisir est tout de suite regardé en biais ou décrédibilisé. Le mot travail a d’ailleurs été construit sur la base d’un mot latin « tripalium » qui désigne un instrument de torture à trois pieux, plus tard l’utilisation du mot « travailleur » se traduit plus comme celui qui torture mais cela n’abuse personne puisque le travailleur ayant progressé au niveau de son statut et acquis certaines libertés, le fait pour lui de continuer de travailler de son plein gré se traduit par le fait que c’est lui-même qu’il torture pour justement satisfaire cette culture de la souffrance.

Alors oui notre logiciel immuable et masochiste semble ériger la souffrance comme la preuve d’une valeur de l’individu qui l’affronte, la gère et en sort grandit ( le fameux Tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort de Nietzsche) Et la raison de cela est je suis désolé de le dire et de l’affirmer, le religion.

Car oui même si notre société semble de plus en plus éloignée de la religion et du concept de Dieu avec un athéisme en constante progression, il n’en est pas moins que notre culture judéo-chrétienne est marquée par l’image forte du Christ en croix qui a souffert pour la rédemption de l’humanité avant de rejoindre son père. Cette scène iconique de la Bible est devenue un symbole fort, un repère pour donner du sens puis légitimer le fait que nos existences de mortels doivent s’accommoder de cette souffrance multiforme. Saint Paul ( c’est à dire les diverses personnes qui ont écrit des textes sous son nom dans la bible) va plus loin en accordant des mérites à la souffrance comme celui de permettre à l’homme qui l’expérimente de rester humble. Bref la religion chrétienne est basée sur la souffrance, la privation et corrélativement sur le renoncement aux plaisirs faciles de la vie qui obtenus sans souffrance sont forcément mauvais… Ben voyons… 🙄 c’est aussi cette logique qui a fait que la religion chrétienne a interdit le prêt à usure c’est à dire le fait de prêter son argent et d’en tirer des intérêts et ainsi de s’enrichir sans travailler donc sans souffrir.

Ainsi même sans avoir été au caté et même en étant le plus virulent des athées, notre inconscient reste façonné par cette culture judéo-chrétienne. Du coup concrètement si les choses sont trop faciles, si on obtient ce que l’on veut sans efforts ni souffrances, cela nous semble non mérité et nous fait parfois culpabiliser, c’est à dire regretter de ne pas avoir eu notre part de souffrance légitimiste.

Quand un ouvrier réalise un travail dont il est satisfait, il ne dira jamais  » Ah j’ai bien aimé travailler sur ce projet et j’apprécie le résultat de mon travail » Mais plutôt : « Ah j’en ai bavé c’est pour ça que le résultat est bon, je me suis donné de la peine ». Et pourtant il ne va pas à l’église…

Dans ma campagne plus qu’ailleurs, un ouvrier qui travaille de ses mains est toujours plus valorisé qu’une personne qui exerce un travail plus intellectuel et ce pour la même raison, quand on travaille avec ses bras on souffre beaucoup plus pour toucher son salaire et l’on est donc plus conforme à cette culture de la souffrance.

Parfois je me demande comment les choses se passent dans les sociétés non imprégnées de cette culture de la souffrance… Les valeurs sont sans doute très différentes et surement dans le bon sens.

En attendant de la découvrir je me force à penser régulièrement à l’existence de cette culture de la souffrance dans mon inconscient chaque fois que je me reproche en mon fort intérieur d’être trop heureux dans mon travail ou d’avoir fait quelque chose sans efforts. Cela m’aide à prendre de la distance, à ne pas culpabiliser et enfin et surtout, à prendre les bonnes décisions pour ne pas suivre les troupeaux masochistes sur les routes ou ailleurs. Faites donc de même !

2 réactions sur “La culture de la souffrance

  1. Salut Laurent !

    Ah les bouchons…
    Tout le monde râle là dessus, mais y va quand même.
    Râle sur le prix de l’essence mais ne veut pas admettre qu’elle est moins chère qu’avant.
    Ràle sur le pouvoir d’achat mais « part » en vacances plusieurs fois dans l’année.
    On peut disserter longtemps !
    Et si on met une couche d’écologie, on constate que l’égoisme/jem’enfoutisme domine.

    Tu devrais lire le bouquin de Jean Yanne « l’apocalypse est pour demain », on s’en approche !

    Concernant ton analyse sur la souffrance au boulot, pour ma part, j’ai la chance de ne pas l’avoir vécu comme ça, du moins les 15 dernières années.
    De l’éclate, de l’innovation, de l’expérimentation, même de la fainéantise revendiquée ! Ben oui, un fainéant va bidouiller le WE un truc qui lui rend la tâche facile voire agréable. Un peu de fierté intérieure parfois aussi, il faut l’avouer…-yes ! ça marche ! –
    Mon épouse me disait souvent – qu’est-ce que tu bricoles encore au sous sol ? -. – t’inquiètes avec ça je vais prouver lundi à nos ingés, que leurs mesures sont fausses depuis trente ans –
    Et paf, dans le mille, ce c.. avec son bacmoinsdeux et sa bidouille, qui remet en question 30 ans d’expertise… Un peu jubilatoire quand même, non ?
    Bon j’arrête, ça me donnerait envie d’y retourner 😉
    Rémy

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    • Salut Rémy ! jean Yanne et les gens qui pensent comme lui que nous sommes au bas mot au bord d’un grand changement sociétal, je les écoute parler sur la chaine think tank, ça m’a un peu bousillé mon été à la maison car ça fait ruminer de sales pensées. Pour le travail j’étais jusqu’à il y a peu dans la joie mais depuis que le travail change (moi je suis resté le même) avec tout un cortège d’incertitudes voire de dangers, j’ai finis par ne plus tant aimer ça. mais je continue le cœur vaillant en dissimulant mes peurs derrière un sourire. 🙂 Merci pour ton passage Rémy et profite bien du reste de tes vacances !

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